La nuit dernière, je me réveille. Pas en sursaut — un réveil graduel, mou et vague, sous les impulsions distinctes de plusieurs sensations simultanées. Le ventilateur du plafond, lancé à puissance maximale pendant la nuit, commence à perdre de la vitesse, ce qui le fait peu à peu grincer de manière stridente, jusqu’à son arrêt complet ; un coup d’œil vers la porte de la chambre me confirme l’hypothèse de la panne de courant, le rai de lumière du hall d’entrée n’est plus visible. Rapidement, l’air de la chambre se dépose en fines couches de sédiments dans l’espace immobile, obstruant peu à peu tous les pores de ma peau ; au même moment, je réalise qu’une légère douleur a débuté dans un endroit nouveau de mon corps, et cherchant à me gratter je découvre que le siège de cette douleur se situe tout au bout de mon orteil du milieu sur le pied droit, juste au commencement de l’ongle — une autre piqûre, la troisième sur cet orteil-là en deux nuits de temps — une autre piqûre, malgré la moustiquaire recouvrant tout mon lit !

Tout maugréant contre l’irritante existence du moustique en tant qu’espèce, je comprends que si j’ai été piqué, c’est parce que je dormais — comme d’habitude — avec la jambe droite en extension, ce qui provoquait un contact entre le pied au bout de la-dite jambe et la paroi de la moustiquaire — et permettait ainsi à l’un des représentants de cette classe biologique honnie de plonger son dard dans la chair de mon malheureux orteil, sans considération aucune pour le calvaire de ce dernier, victime qu’il est déjà de l’inexorable marche (si j’ose dire) de l’évolution humaine, et graduellement déchu, génération après génération, de son fier statut d’appendice préhensile et griffu à même de s’aggripper solidement aux branches, jusqu’à devenir cette pauvre chose ratatinée autant qu’inoffensive tout juste bonne à disparaître du pied anthropique futur.

Mais par-dessus tout je comprends, à ce moment précis, baignant dans ma sueur et mon humiliation podologique, à quel point il fait mauvais vivre dans une région où le paludisme est endémique. S’asperger copieusement de répulsifs n’éloigne les monstres que le temps d’une poignée d’heures — et encore faut-il aussi asperger tous les vêtements suffisament fins pour être transpercés par le parasite persévérant — après quoi il faut recommencer ; or les substances les plus efficaces finissent par brûler peau comme vêtements, polluent les mains et agressent les yeux, si bien qu’on a vite fait de s’en passer. Manger régulièrement l’une de ces pilules commercialisées à prix d’or par les grands laboratoires pharmaceutiques n’est pas non plus gage d’efficacité maximale, l’action de ces molécules dépendant semble-t-il du patient, du moustique, du pays d’origine dudit moustique, etc. Pis encore, la grande majorité de ces médicaments, même dans le cas où le patient serait assez fortuné pour s’en payer un traitement à vie, finissent par avoir un effet dévastateur à long-terme sur le foie, quand leurs effets secondaires ne rendent pas ledit patient suicidaire, psychotique, lepéniste ou pire. Quant à l’ultime barrière, la traditionnelle moustiquaire, elle n’est effective que lorsque le lit est assez vaste pour ne pas que le corps du dormeur soit en contact avec elle — mais de toute façon, difficile de rester planqué entièrement et sans répit du coucher au lever du soleil sous ce tissu, tout particulièrement dans un pays où — comme par hasard — la chaleur est telle qu’on a souvent besoin d’extérieur.

Pour un Occidental moyen, à la rigueur, qu’à cela ne tienne : il suffit de se faire soigner correctement et à temps, dès apparition des premiers symptômes, pour s’en tirer, soins que le budget d’un Occidental moyen lui permet généralement de se payer. Mais pour un habitant moyen d’un pays où le paludisme est endémique — pays où souvent les soins hospitaliers sont trop onéreux ou trop éloignés pour qu’on puisse en disposer ? Alors, guère d’autre issue que la prière.

Saloperies de moustiques.








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22 septembre. Soirée.

Hier soir, arrivée à Tessaoua sous d’étranges auspices. Je suis en avance d’un jour, par conséquent le responsable de mon stage se trouve dans une autre ville, d’où il ne rentrera que le lendemain (aujourd’hui donc, en principe). Les autres membres de la cellule, pris au dépourvu, se démènent pour m’accomoder ; ne serait-ce que pour les dénicher, j’aurai auparavant accompli un ample tour de la ville à dos de moto-taxi — si presque tout le monde me regarde avec curiosité, je n’ai pas l’impression de voir se peindre sur les visages la sympathie dont j’ai l’habitude — peut-être est-ce dû au nombre croissant de Turai (Blancs) venus fréquenter la ville ces dernières années — ou peut-être aussi un effet de ma paranoïa.

Celle-ci me frappe durement ce soir-là, anxiété sans bornes et sans remède, amplifiée ou entretenue par une malédiction digestive naissante. En tout cas, je ne me rends compte de la violence de cette crise d’angoisse qu’avec un peu de recul, ce matin. Peut-être le Lariam ; peut-être pas ?

Cinq mois à passer ici. Ou un peu moins, je partirai très certainement dès la première semaine de février. Quatre mois et demi. Bon. Pourquoi pas ?








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Malgré tout ce qu’on peut dire et tout ce que je veux penser — tellement de gens ici dont on a l’impression qu’ils passent leur journée à se tourner les pouces ! Jeunes ou vieux, mais presque seulement des hommes (si les femmes se tournent les pouces, ce dont je doute — on les voit toujours déambuler la tête chargée de poids divers et variés — elles se les tournent de manière beaucoup moins flagrante). Pas l’impression d’avoir vu cela en Asie, en tous cas pas dans les mêmes proportions. L’impression de nager en plein cliché à écrire ces lignes, mais tout de même…

Il suffit d’observer l’activité des deux collaborateurs d’Awel — mon responsable de stage — en l’absence de celui-ci, aujourd’hui : l’un d’eux n’est venu au bureau que cinq minutes par-ci, par-là, l’autre a passé la journée à jouer sur son ordinateur (sorte de casse-briques où l’on incarne une grenouille), faire la sieste et bavarder avec des ami(e)s de passage.

Ce n’est que le premier jour, toutefois, et un jour de Ramadan qui plus est. À confirmer par la suite.

(ceux qui travaillent aux champs, ou qui paissent leurs troupeaux dans la savane aride, quoi qu’il en soit, ne peuvent se permettre un tel loisir. Mais les autres, ceux du commerce et autres moto-taxis ?)

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(complément - 28.09)

Un ami d’ici m’a raconté son voyage (d’une dizaine de jours) à Paris. Impression la plus marquante : “Les gens travaillent trop ! Même pour moi, qui étais là en complet touriste, c’était insupportable.”

Entre les deux extrêmes…








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23 septembre. Vers le coucher du soleil.

Aujourd’hui, cette pensée que j’essaye d’ancrer solidement tout au fond de moi depuis longtemps (”cet instant pourrait être le dernier de ta vie”) m’a procuré un étrange réconfort. Comme si l’exposer au soleil ardent de Tessaoua lui conférait une force nouvelle, la rendait plus évidente que jamais.

Tout est pourtant loin d’aller si mal ; à peine une sorte de fatigue gastro-intestinale, le bas du dos en compote, l’impression de ne jamais vraiment me reposer, à cause de la chaleur qui règne dans la chambre de cette “case de passage”. Elle a été construite par une ONG turque, dont les blasons d’allure fort gothique ornent les murs, et conçue de manière à n’offrir au voyageur de passage — disons, au pénitent — qu’une isolation minimale, des murs emmagasinant durablement la chaleur de la journée, et un toit en métal ridiculement fin sur lequel se précipitent lourdement et sans discontinuer les énormes lézards d’ici qu’on appelle des margouillats.

Simplement, cette pénible mollesse
Au-dehors, une lumière rousse
Bientôt, les premiers moustiques
Envol des chauves-souris dans le silence
Amer et brûlant dans ma gorge, le thé








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25 septembre. Quelque part dans les alentours marécageux de l’aurore.

Cela grouille. Voilà peut-être ce qui me répugne le plus — l’activité frénétique, écœurante, de la faune insectoïde nocturne dopée de chaleur. Tout à l’heure, sorties de nulle part, des dizaines de minuscules bestioles couleur vert pâle, avec deux petits yeux noirs, m’ont soudain paru envahir la chambre malgré la porte close et le rideau sur la fenêtre, et ont commencé à me couvrir littéralement le corps, se déplaçant en bonds d’une vitesse défiant l’œil ; sensation de piqûres. Impossible de les faire fuir, que ce soit par l’emploi de la lotion anti-moustiques ou le massacre pour l’exemple de toutes celles à tomber sous ma main vengeresse.

Quelques heures plus tard, je suis réveillé par une chose venue me courir sur le visage ; allumant la lumière, je découvre un cafard de dimensions kafkaïennes détalant absurdement de tous côtés, peut-être venu chercher quelque reliquat de souper dans les poils de ma barbe.

(Le dégoût vient en partie de l’inanité apparente de cette effervescence — criquets s’écrasant à toute force contre les murs lumineux, nuées dantesques se pressant autour du néon — quelle triste vie ces bestioles devaient-elles avoir, avant l’apparition de la lumière humaine dans la nuit…)

On se fait à tout.

FIN D’APRÈS-MIDI

Premiers moments dans mon nouveau chez-moi, dans le cadre de cette opération “survie au cœur de l’un des Pays les Moins Avancés”.

C’est une salle vide au sein d’un bâtiment de la mairie ; à quelques bureaux de moi se trouve toujours le service des questions hydrauliques, ou quelque chose du genre. Le bâtiment se situe dans une vaste cour, terrain vague où foisonnent les herbes folles, forêt dans laquelle se ruent de nombreuses pintades, quelques poules se contentant de quartiers réduits près du mur du fond. Au centre de la cour, une étrange structure en pierre ronde compartimentée, elle aussi envahie de végétation, qui devait autrefois faire office d’abreuvoir. Nuées de criquets décollant de la poussière jaunâtre. À l’extérieur de l’enceinte, de grands arbres d’où émanent les cris d’oiseaux étranges et invisibles ; de loin en loin, le lourd braiement d’un âne. Toujours dans cette cour, mais juste en face de ma piaule, un grand cylindre rouillé, abandonné au milieu d’amoncellements de paille pourrissants — et aussi, un container gris d’arrivée plus récente apparemment, sur l’étiquette duquel un œil exercé peut encore lire : “Île-de-France forages”.

Je n’ai encore ni table, ni chaise. Un matelas dans le fond de la pièce. Ventilateur au plafond. Pas encore de moustiquaire. Je m’assieds pour l’heure sur mon gros sac, posé devant l’entrée de la piaule. Le jus d’orange en paquet acheté avec mes provisions de ce soir laisse dans la gorge un vilain goût âcre de boisson refroidie-réchauffée plusieurs fois, mais je commence à m’y accoutumer. Avec un peu de chance, peut-être la mairie me léguera-t-elle un frigo. Étrange, qui aurait imaginé que la simple pensée d’un frigo me ferait un jour tant rêver ?








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Depuis quelques semaines, je n’entends que très rarement de la musique — et bien entendu, lorsque c’est le cas, ce n’est jamais le style que je souhaiterais entendre (le plus souvent, il s’agit des tubes répétitifs sécrétés par l’industrie musicale nigériane). Conséquemment, je me prends très souvent à chanter ou siffloter pour moi-même des airs que je connais bien, et leur simple évocation, toute nue pour ainsi dire, me procure une intense émotion. Et il me semble que si je parvenais à dénicher ici quelque instrument de musique, j’en ferais un usage autrement plus intense que je n’en ai fait auparavant, dans ces pays où une bibliothèque musicale est à portée d’un doigt…








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26 septembre, matin.

Après le coucher du soleil et le début de l’Heure du moustique, hier soir — d’autant plus fatidique que mon logis est à proximité d’une vaste mare — porte et fenêtre closes, je mène une lutte sans merci contre la poignée d’insectes indésirables piégés chez moi ; et au bout d’une heure peut-être, la victoire est mienne (ou du moins j’en ai l’impression). Mais c’est alors que survient inopinément celui qu’on appelle “le gardien” de l’édifice municipal — il n’y a en fait guère qu’on puisse vouloir garder ici contre quiconque, à part quelques véhicules officiels garés occasionnellement au fond de la cour.

Le gardien veut s’assurer que tout va bien ; je n’ai d’autre choix que d’ouvrir la porte quelques secondes en réponse à son “kokoko !” amical, pour le rassurer, et en profiter pour lui demander des allumettes — mais lorsque je referme la porte et me retourne, plusieurs dizaines de moustiques en ont déjà profité pour se glisser sournoisement à l’intérieur. Il me faudra donc dormir sous la moustiquaire achetée en France avant mon départ — minuscule, étouffante, insupportable.

Mais comme chacun sait, tant qu’il y a des glucides il y a de l’espoir. Je me saisis donc du petit camping-gaz trouvé dans une boutique l’après-midi (et fabriqué en Italie), et mets de l’eau à bouillir pour me préparer — on ne se refait pas — une assiette de spaghetti (fabriqués en Algérie). La flamme du camping-gaz vacillant dangereusement sous l’effet du ventilateur plafonnier (fabriqué à Hong-Kong), je dois éteindre ce dernier, ce qui rend très rapidement la pièce d’une touffeur écrasante ; mais comment l’aérer, sans moustiquaire à la fenêtre ou à la porte ? Rien à faire, donc — dommage que cette eau mette tant de temps à bouillir, et par la suite ces pâtes tant de temps à cuire ! Attentif et accroupi je patiente, vêtu d’un simple caleçon, dans le flot ruisselant de ma transpiration.

Lesdites pâtes sont enfin prêtes. Il me faut songer à la sauce, c’est-à-dire à la petite boîte de concentré de tomates (fabriqué en Italie) achetée pour l’occasion. Problème cette fois : pas d’ouvre-boîtes. Je dois donc percer celle-ci avec la pointe d’un long couteau tranchant (fabriqué en Russie) — mais lorsque j’y parviens, surprise ! — un puissant jet de jus de tomates jaillit tout à coup avec profusion, m’aspergeant copieusement, en même temps qu’une bonne partie de la pièce, constellant sol, plafond, murs et jusqu’aux draps tout neufs (fabriqués en Chine) sur mon matelas d’une pluie de sauce tomate.

À force d’acharnement, je réussis pourtant à verser le reste de la boîte dans les pâtes. C’est presque immangeable, mais j’ai faim.

Nuit étouffante, mais pas encore de piqûre à déplorer. Les toutes premières heures du matin, après que les vampires se soient cachés et avant que la chaleur commence à monter, sont une bénédiction.

Sur le toit du petit auvent métallique le long de la façade vient se promener la fillette du Gardien, s’amusant à effrayer les centaines de criquets encore immobiles sur le crépi au-dessus de l’auvent, autour du néon qui est resté allumé toute la nuit, et toute la nuit je les ai entendus se projeter vers ce néon puis retomber lourdement sur la tôle de l’auvent, pour des motifs connus d’eux seuls ; le bruit était semblable à celui d’une grêle continue, ou à du pop-corn en cours de cuisson.








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27 septembre, soir

Gloire, fête, félicité ! L’ordre semble rétabli dans les tréfonds de mon système digestif ; puisse-t-il ainsi demeurer jusqu’à la fin des temps.

Concomitamment, achat de nombreuses et alléchantes victuailles au marché, en compagnie du vieux gardien : tomates, concombres, citrons, mandarines, et même cette spécialité de viande locale boucanée aux épices — du kilichi. Il m’a suffi de mélanger ces divers ingrédients pour me concocter un dîner de fête ; il faut dire que je me préparais déjà mentalement à un séjour tout entier organisé autour de pâtes au coulis sans beurre, de mauvais pain et de sardines en conserve… Là encore, jamais cru que j’exulterais ainsi devant une salade de crudités.

Si par-dessus le marché je me dégottais un ananas frais demain, toute la méfloquine du monde ne pourra barrer la joie de mon cœur.








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Décidément, quelque chose ne va pas avec cet oreiller : il y a comme une sorte de bosse au milieu, rigide. Un bloc de polystirène à écraser soi-même, peut-être ? Cela fait pourtant le bruit d’une bouteille en plastique vide. Ayons-en le cœur net : pratiquons une incision latérale dans la peau de la bête — une peau d’ailleurs passablement sale, mais c’est ainsi que l’on me la vendue l’autre jour —, plongeons prudemment la main dans l’ouverture, écartons quelque peu la mousse de polystirène… et des entrailles, nous tirons successivement un petit bidon en plastique vide sans son bouchon, du type à contenir de l’huile de moteur, et toute une floppée de sacs en plastique répugnants de crasse.

Le recyclage des déchets, quelle invention de génie !
Je crois que je dormirai la tête sur mon manteau, ce soir.








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28 septembre - aube.

Impossible de me rendormir dans cet étouffoir après avoir goûté la fraîcheur du petit matin ; mieux vaut sortir la chaise et s’asseoir un moment.

Chants au loin. Ceux des coqs — qui s’expriment à toute heure du jour ou de la nuit — se mêlent à ceux des muezzins ; bientôt le chœur vibrant de voix enfantines récitant le livre sacré dans une medersa, sans doute quelque part sous un arbre. Le ciel est encore sombre, mais il y a suffisamment de lumière pour apercevoir de temps en temps le nuage de moustiques dont je suis entouré, seulement tenus à quelques centimètres de ma peau par cette merveille qu’est le répulsif au DEET.

Aux abords de la mare retentit l’appel étrange de cet oiseau déjà entendu hier soir, bruit très nasal évoquant une lourde charnière de métal grinçante, suivi d’un petit “ouh !” chevrottant de vieille dame plaintive ou effrayée peut-être, défaillante sûrement. Bientôt dans les hauts arbres plantés là commence un autre concert, cris râpeux et jacassants qui prennent lentement une ampleur assourdissante ; une pause — puis dans un grand battement d’ailes, une escouade de quinze pintades atterit dans la cour avec raffut. Profitant de l’effet de surprise, elles se lancent immédiatement — avec une voracité qui donne froid dans le dos — à la chasse aux criquets sonnés par l’aurore, qui jaillissent éperdument du sol dans la poursuite impitoyable.

Ciel doucement coloré de pastels. Deux chevraux bais apparaissent à leur tour, bondissent et tournoient sur eux-mêmes en luttes silencieuses, entrechoquant leurs cornes naissantes. Ils sont suivis des deux plus jeunes fils du gardien, portant chacun une boîte ou un bocal à couvercle ; ils se penchent, et saisissent dans leurs petites mains prestes ceux des criquets qui ont échappé à la blitzkrieg des gallinacées. Dans le bocal en verre s’entassent des dizaines d’insectes plus ou moins vifs. Le plus petit des deux garçons se faufile le long d’un pilier pour continuer sa récolte sur le toit métallique de l’auvent.

Nous entrons dans la “hatsi”, l’heure où le soleil commence à chauffer, flottant au sein d’un halo de brumes pâles. Premiers vols de pélicans.

J’ai le cœur pareil à la surface d’un lac sans rides, pur tel un miroir — mais lorsque je m’en rends compte, je ne peux m’empêcher de songer qu’il pourrait se trouver troublé comme il l’est si souvent, peut-être même d’ordinaire — et sans même ressasser en détail le genre de pensées à l’origine de ces frémissements, la simple évocation de leur apparition éventuelle suffit à me troubler.

Cesser de s’inquiéter, de jouer ainsi à se faire peur. S’en faire le moins possible, et lorsque finalement on s’en fait, chercher le remède dans l’action — et surtout pas dans une plus grande réflexion, qui ne fera jamais que nourrir l’inquiétude.

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LE SOIR

Coup de faiblesse dans l’après-midi. Je transporte mon matelas dehors, et m’étale torse nu. Surviennent les gosses du Gardien, qui contemplent un long moment sans bouger mes soixante kilos de nerfs, d’os et d’entrailles en déroute — la situation gastro-intestinale, à la une de mes bulletins d’information personnels comme telle autre guerre intestine au Proche-orient peut l'être ailleurs, n’est en effet pas tout à fait apaisée.

Requinqué, départ pour le grand marché du dimanche ; loin, très loin au bout des routes poussiéreuses. Quand je l’atteins le soleil est déjà bas sur l’horizon, de nombreux commerçants sont déjà partis — je les croise en route, carrioles et camions surchargés d’humains, de bric et de brac, montagnes ambulantes ; tant mieux peut-être, car à considérer les dimensions et la concentration du marché à cette heure-ci, imaginer le pic d’activité dans la canicule poussiéreuse suffit à me donner soif — d’air pur, d’eau fraîche et de solitude.

Chemin du retour : retentit l’appel, le soleil a disparu — fin de la journée de jeûne — aussitôt les boutiques de rafraîchissements sont prises d’assaut par des hordes de fidèles, qui ont moins soif de prière que de boissons sucrées. Je n’échappe pas à la règle. Par un miracle stupéfiant, ma boisson a presque le goût de framboise vanté sur l’emballage, et surtout est dépourvue de cet arrière-goût de métal brûlé si courant. Enfin, de surcroît — c’est presque trop sublime — la boisson est véritablement fraîche. Allah akhbar !

Le soir. Mon antre pue désormais trop l’insecte mort. Partout gisent des cadavres d’arthropodes immobiles sur leur carapace, six maigres fers en l’air. J’ai beau les préferer mille fois ainsi que vifs et remuants, je me demande quelles étranges radiations ces lieux doivent-ils émettre pour ainsi produire pareil charnier — combien de temps avant qu’on me trouve moi aussi sur ma carapace, immobile, les pattes en l’air ?

Pris d’une subite impulsion, je refuse d’attendre plus longtemps l’arrivée hypothétique d’un balai dans cette pièce pour rétablir un semblant d’ordre et d’hygiène ; je me saisis donc d’un mouchoir-serviette en papier et lentement, d’un bout à l’autre de la pièce, ramasse les corps, abdomens, bouts d’ailes et d’élytres, pattes orphelines et autres, qui finissent tous dans un sac en plastique. Au final, je n’aurai déniché qu’une poignée d’individus encore fringants.

À partir de maintenant cette pièce ne sentira plus la chitine en décomposition mais la spirale anti-moustiques “Lengen micro-smoke 12 hours”, monument à la gloire de la productivité industrielle chinoise, dont je ne résiste pas au plaisir de recopier l’accroche sur l’emballage : “Special suitable for elder people and children, is really a good product for made the mosquitos leave and kill them.”








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30 septembre, matin

Premières marques d’encre noire sur le pouce et l’index de ma main gauche, j’ai repris la calligraphie. Lecture du Journal de Kafka, qui lui-même parle de ses lectures du Journal de Gœthe. Mes salutations antespectives à celui qui parlera du mien dans le sien.

Authentique sensation d’étouffement la nuit dernière, comme si vraiment j’avais la poitrine prise dans un étau. Vivement une nouvelle moustiquaire.

LE SOIR

Je sais maintenant, grâce à Illa, que ce sont des goyaves — ces petits fruits à la peau jaune-vert constellés de taches brunes que la main du marchand a sélectionnés sans un mot et avec une telle vivacité, tournant et se retournant comme dotée d’une vie propre, après que je lui eus signifié ma plus totale ignorance en la matière — quand je l’ai remercié pour son aide si prompte, il a eu ce geste si magnifique de noblesse et de modestie, pour me signifier que ce n'était pas la peine de le remercier — ces fruits dont le cœur est plein de petites graines dures et assez indigestes mais qui dégagent un parfum si incroyablement exquis et frais, parfum mille fois supérieur au goût et à la texture finalement assez quelconques, de sorte que je laisserai sans doute sans y toucher les quelques fruits qui pour l’heure embaument prodigieusement ma pièce où s’amassent déjà de nouveaux cadavres d’insectes.

Lecture de “Soi-même comme un autre”, Ricœur. Du moins tentative de lecture. Est-ce de la paresse, si l’on rechigne à mobiliser tout le temps nécessaire à la compréhension de théories métaphysiques si rêches et perclues de circonvolutions que seul un raisonnement d’une ampleur infinie leur permet d’aboutir enfin à une éthique susceptible d’influer sur le gouvernement d’une vie ?

Aujourd’hui, fête de la fin du Ramadan (jour du Pardon ?). Chacun se pare de son boubou aux couleurs les plus vives, la rue soudain en est métamorphosée.

Déjeuner (déjeuner !) chez Awel, puis visites de courtoisie dans les diverses “fadas” qu’il fréquente — lieux de rendez-vous ombragés semés au gré des rues, “arbres à palabres” où l’on vient s’étendre, échanger les inénarrables salutations de rigueur, boire du thé, et sereinement regarder passer la vie.

云母屏风烛影深 长河溅落晓星辰 嫦娥应悔偷灵药 碧海青天夜夜心








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1er octobre, matin.

Tout ce que vous mangez pourra être retenu contre vous. Dixième réveil à Tessaoua, dixième réveil les entrailles en furie, à tel point que je commence presque à m’y habituer, comme si cela ne faisait pas de longs mois que je n’avais subi pareille faiblesse, y compris sur toute la durée de mon voyage jusqu’ici — sans doute pas depuis l’historique Noël 2005 dans le Yunnan. Hier dans la nuit, réveillé brusquement par une douleur à hurler au niveau de l’estomac, que j’ai dû noyer dans divers produits chimiques. Qu’ai-je bien pu faire à la faune microbienne de cette ville maudite pour qu’elle m’en veuille à ce point ? Pourquoi tant de haine ?








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2 octobre, soir.

Retour à ce sentiment qui me connaît bien, de travail à temps perdu sur l’ordinateur, à corps perdu au sens littéral — activité cérébrale uniquement, organisation des idées créations de listes élaboration de priorités — égarement hors du temps au sein d’un purgatoire où siège la déesse Action. Jeté dans la phase, le flot, je me laisse porter par ma frénésie propre dont j’émerge non sans une forme de tristesse, fragile et creuse, comme une petite boule de noël en verre…

À l’hôpital (cherchant une moustiquaire). Dames assises dans le sable dehors sur des nattes. Silence dans l’unique salle de consultation, où dix personnes au moins sont rassemblées, debout, immobiles, y compris quelques nourrissons drapés dans les grands foulards de leur mère, regards fixés sur l’homme en blouse blanche occupé à écrire.

Air grisâtre du crépuscule sur la route, pareil à des milliers de respirations fatiguées et amères.








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Date inconnue, quelques jours plus tard.

Mangé des poissons frits vendus dans la rue. Corps d’anguilles, têtes de serpents. Au début, pas mangé les têtes, les ai gardées dans le papier de service (une page arrachée à un cahier d’élève, couverte d’une écriture enfantine à l’encre bleue et rouge, exercices de français). Et puis soudain si, j’ai mangé les têtes. Arrive un moment où il faut manger les têtes.

Pratiquement pas été piqué depuis que je suis à Tessaoua. Efficacité des substances, sans doute. L’indifférence a commencé.

Le mauvais sentiment que je n’écrirai pas assez dans ce cahier, si disponible pourtant ; que l’agitation intérieure tend déjà à s’estomper, cédant la place à la routine des jours. Dois-je regretter ma mauvaise digestion ?








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7 octobre - milieu d’après-midi.

L’air épais de chaleur, ciel pâle comme un couvercle qu’on soulèverait de temps à autre pour voir si oui ou non cette eau commence à bouillir.

无精打采. La mollesse me traverse de part en part, jusqu’à la moëlle, la fibre même est touchée, les muscles ne peuvent mais. Cette noix de cola (gooroo), dont je croque une bonne portion en désespoir de cause, n’y change pas grand-chose : le bouillonnement d’excitation occasionné reste confiné dans les profondeurs, la surface ne ressent guère plus qu’un faible tremblement.

Tout à coup par une fissure bien précise s’engouffre un torrent d’énergie, une éruption est possible et ne tient qu’à moi — seulement songer à la chair morte et triste qui subsisterait me peine, et je fais la sourde oreille au grondement de lave, qui peu à peu s’apaise comme le fauve regagne sa tanière. Mais comme il rôde encore, et avec quelle fureur et quel appétit de sang !

REPTATION








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9 octobre - midi.

Je crois qu’il va me plaire, l’harmattan. Brise agréable même en plein midi, air de plus en plus sec et de moins en moins chaud, la vaste mare de l’autre côté du mur se fait moins large avec chaque jour qui passe. Elle laisse derrière elle un argile craquelé, jonché de détritus, où l’on s’attendrait presque à trouver la carcasse noire d’un chalutier.

Hier soir, tempête. Les grands arbres se sont agités de l’autre côté de la cour comme des danseurs en transe.

Tout à l’heure, le gros barbu riait bêtement — je suis certain que lui-même ne savait pas au juste pourquoi il riait — lorsque j’ai soudain trouvé sa barbe un peu répugnante, ce qui m’a fait comprendre que la mienne doit être assez semblable. Il me faut une paire de ciseaux.








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11 octobre - après-midi.

Le plus doux, ce n’est ni la solitude, ni la présence d’un ami — mais le signe d’amitié reçu dans la solitude, comme le tintement de l’anneau d’argent nécessaire à l’appréciation du silence.








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12 octobre - soir

Pas d’électricité depuis ce matin. Cela fait partie du jeu. De toute façon, même si les piles de mes lampes venaient à s’épuiser, je pourrais probablement demeurer des heures durant le regard ainsi fixé sur la trajectoire de la lune, à travers les branches de l’arbre dont les feuilles entrecroisées font naître un effet d’optique surprenant, comme à regarder dans une paire de lunettes spéciales une image qui en gagne une troisième dimension apparente — le regard dans l’obscurité, l’esprit vagabondant par monts et par vaux, la gorge accrochant de temps à autre quelques bribes de mélodie.

Je passe le plus clair de mon temps sur cette chaise, sous cet auvent ; ce n’est pas la paille qui cède aux angles de mes reins, plutôt mes reins qui se façonnent aux angles du plastique, mais c’est tout comme : je suis un assis. Comme je le suis depuis longtemps, probablement depuis que la lecture est devenue mon refuge et mon existence privilégiés.

Cependant, la vie que je mène ici ressemble à s’y méprendre à celle dont je rêve ailleurs, lorsque je peine à me détacher d’un ordinateur : longs moment de libre pensée flottante, lecture au long cours sans frein ni limite. Pourvu que la matière ne vienne à s’épuiser…

Je me dois de savourer la moindre goutte de ce temps béni qui m’est offert, si rassasiant que pas un soir je m’endors avec cette terrible sensation des heures sacrifiées à la mollesse, des yeux accrochés à l’écran.








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Mi-octobre, après-midi.

Pas me fatiguer à transcrire la date exacte quand finalement personne n’est à quelques jours près.

Impression aujourd’hui que tout est vain. Vain ce voyage, vains les mots que j’en ai tiré ; vaine ma présence ici, vaine ma solitude, cette solitude que j’ai cherchée, que j’ai trouvée, qui me démange. Vaine aussi l’écriture, sauf en ce qu’elle m’aide à tenir.

Je viens de passer une heure sur Internet, ce qui a dû coûter une fortune à l’organisation, pour essayer d’envoyer à Lloyd la transcription de mon carnet de voyage — comme si c’était un chef-d’œuvre que je serais anxieux de publier. Vanité. Quelques dizaines de pages que peu de gens liront, dont moins encore apprécieront la lecture ; quelques compliments ici ou là, peut-être, puis rien d’autre que le vide qui sied peut-être à cette vanité, à ces quelques dizaines de pages de prétention.

À présent je bois le thé seul — ce qui ne se fait jamais — devant “chez moi”, en contemplant l’air épais de sable qui étouffe la ville, qui pèse sur mes pensées. Mais après tout il n’y a guère mieux que ce breuvage brûlant, trop amer et trop sucré, pour me redonner le goût de mordre.








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16.10. Nuit.

De nouveau, l’un de ces damnés enregistrements chantés du Coran. Celui de ce soir est apparemment lu par une sorte de chèvre. Puissant Larsen après chaque verset. Pourquoi voudrait-on d’un enregistrement dévasté par un tel sifflement ? Serait-ce le sifflement d’Allah, outré par tant d’incompétence radiophonique ?

En tout cas je me réjouis de ne pas habiter dans la rue où l’on a installé le rugissant, le saturé crachoir à paroles. Je me demande combien de ceux qui sont assis là, sous la déferlante de décibels, le sont vraiment de leur plein gré ; peut-être qu’on est plus attentif à la parole d’Allah au fond de soi, une fois qu’on a les tympans crevés.








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Premier voyage à Zinder. Nostalgie en passant à côté d’un petit recoin bordé de canisses, en pleine rue, où sont rassemblés quelques gamins, et d’où me parvient sans aucun doute possible la musique du jeu vidéo “Sonic” pour console Sega Megadrive ; ils en sont au premier niveau. Il y a une douzaine d’années, je passais dessus des après-midi entières avec Céline, ces mélodies japonaises répétitives sont à jamais gravées dans ma mémoire. Douze ans. Incompréhensible. Était-ce vraiment moi, ne serait-ce qu’une autre version de moi, ce petit garçon de l’époque ? Si difficile de retracer un quelconque héritage. Pourtant je sais qu’alors déjà fermentaient des tourments et des craintes aussi insurmontables et aussi insignifiants qu’aujourd’hui.








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17.10. Matin.

Réveillé dans la musique étrange et précipitée entendue il y a quelques jours de cela déjà, qui semble entièrement jouée en bémols — à mi-chemin entre le son d’une flûte et l’appel trompettant du paon en rut. Résolu à en avoir le cœur net, je saute le mur de la cour et me dirige vers la petite rue d’où provenait déjà hier soir l’apocalyptique rugissement clérical. On a dressé là une sorte de petit auvent, quelques chaises dessous, attroupement. Les yeux toujours gorgés de sommeil, je me renseigne sur la nature de l’évènement ; on m’apprend qu’il s’agit d’un baptême. Sous la pression des marabouts locaux, qui n’apprécient pas d’autre production sonore que les redoutables enregistrements chantés du Coran susmentionnés, pas de musique joyeuse et dansante ne se fait entendre pour l’occasion — seulement ces accès décidément étranges et nasillards dont je peine encore à déterminer l’origine.

On m’amène enfin ce vieillard en boubou à chapeau hausa, semblable à n’importe quel vieillard en boubou à chapeau hausa — si ce n’est que son visage est tordu en une mimique effarée, qu’il a un œil bigle et voilé, et surtout qu’il brandit l’engin responsable de ma curiosité : une sorte de flûte en bois d’un demi-mètre de long, percée de trois trous, dotée d’un bec en caoutchouc et d’un embout évasé de même facture. Comprenant qu’un nassaara (Blanc) veut l’entendre jouer, il se précipite dans ma direction comme pour m’attraper avant que je m’envole, très anxieux. Arrivé à deux pas de moi, il se saisit de sa flûte et commence à jouer de toutes ses forces, la flûte presque collée à mon nez (son assourdissant), doigts pianotant à toute allure, en me fixant furieusement de son œil unique — et au bout de quelques secondes, termine sur une longue trille qu’il maintient de sa main droite tandis qu’il tend la gauche vers moi, paume à l’air.

C’est un griot. Sale temps pour les gens de sa caste, autrefois généalogues et ménéstrels si respectés et craints, réduits par l’avancée de l’Islam à n’apparaître qu’à l’occasion de rares cérémonies pour y mendier quelques pièces. De ma poche, je tire mon petit sac plastique à ferraille, mais n’y découvre qu’une pièce de 100 francs ; or j’ai pour principe ici de ne jamais donner plus de 50 francs par mendiant à la fois, pour la paix de ma conscience. Je cherche alors quelqu’un qui aurait de la monnaie, visiblement personne, je suis sans doute ridicule — et finis par donner au griot la pièce, qu’il fixe d’un air outré, ayant probablement compté sur une somme plus conséquente encore.

Reste que ce genre de flûte — al-gaita — ferait merveille dans un groupe de jazz.








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Impression que le temps s’écoule différemment ici. Comme s’il restait à échelle humaine : de fait, c’est précisément le cas pour moi jour après jour. Exception faite des moments sacrifiés à l’ordinateur, l’intégralité de mes activités prennent origine dans ma propre puissance musculaire ou celle d’autrui. Peu de technologie, ou du moins une technologie dont je ne suis pas l’esclave. C’est peut-être à cela que ressemble une société “conviviale” — pas encore sclérosée par l’industrialisation à outrance ?

Et pourtant, moi-même qui me trouve ici précisément pour faire entrer cette bourgade dans l’ère cybernétique, ne suis-je pas un facteur de cette sclérose à venir ? Cette convivialité de tous les jours, ces salutations d’une cordialité aussi admirable survivront-elles à l’éventuelle accélération des choses, à l’extension du domaine de la machine ?

(relire Illitch !)








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25 octobre. Nuit.

Pourquoi une telle agressivité ? Pourquoi cette méchanceté qui m’échappe si souvent ?

Ne pas chercher les raisons. Seul le résultat compte : je suis sur la pente glissante et triste, alors que tout autour de moi on fait l’effort de se maintenir sur l’adret.
Rester humble, rester fort.

(peu de temps après)

Par trop facile de tomber dans l’arrogance du Blanc, irrité par ce qu’il perçoit comme de vaines prétentions à la compétence autour de lui — trop simple de tomber dans le mépris hautain.

Ils sont humains, comme toi.

Si un véritable spécialiste du domaine dans lequel tu crois leur donner des leçons se tenait à tes côtés, il lui serait tout aussi facile de mépriser les bêtises que tu profères.

Poli. Garde le contrôle.








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31 octobre

Le parfum entêtant des champs de mil à la nuit tombée, exhalaisons sucrées et chavirantes, qui semblent jaillir des racines même de l’être et l’envahissent comme une sève de l’âme, nectar impalpable, infiniment subtil.

Puissante magie que celle de la distance ! Hier encore ce chanteur ne représentait pour moi que des goûts musicaux différents des miens, de longs trajets en voiture à subir la préférence parentale sans même daigner prêter attention aux paroles, à la musique elle-même. Aujourd’hui, douceur de ces mélodies fredonnées, du regard attendri moins sur le passé que sur ses deux figures — moins sur le passé que sur deux ou trois silhouettes à jamais parties de moi, qui ne cessent de se révéler dans la magie de la distance.

“Loin des yeux, proche du cœur”, comme disait l’autre.








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9 novembre. 孑然一身

(au banquet d’adieu d’Awel)

Chacun s’assied rapidement, petites chaises, genoux levés très haut et collés contre ceux des voisins ; regards qui vont et viennent entre la table centrale, où les cuistots dépècent la viande, et la rangée du fond, où les chaises plus basses accueillent les corps majestueusement bovins des officiels au regard morne, dans leurs tenues d’apparat. Les spectateurs piaffent, parlent peu, plongent la main dans les assiettes pleines de biscuits et d’olives, posées au sol, airs de rapaces. Figuration. Vendre sa présence applauditive contre quelques victuailles, puis détaler le plus tôt possible.

Parmi les cuistots qui circulent autour de la table centrale avec diligence, se trouve mon voisin le gardien Mangé (Manger ?) — qui doit ce sobriquet à sa très honorable profession. Vieillard, cheveux blancs barbe blanche taillés court, yeux bleu-gris-glauques surprenants, démarche humble toute en épaules voûtées, apparence grincheuse et taciturne souvent, que ses paroles démentissent. En ce moment, ni sa femme ni ses enfants ne dorment sous le vieux hangar percé d’une fosse-garage-réparations, et cela fait plusieurs jours ; seule une chèvre est attachée là — après avoir longtemps bêlé à s’en rendre folle, elle se tait à présent — parfois accompagnée d’une chatte efflanquée d’aspect pitoyable, qui vient me voir à l’heure du dîner pour mendier quelques spaghetti.

Mangé a semble-t-il invoqué un séjour à la campagne pour expliquer la disparition de sa famille.

Lorsque je rentre à la nuit noire, il se tient debout à l’entrée de la cour, silhouette de statue — le faisceau d’une lampe-torche, soudain, click-clack, elle s’éteint, identification réussie. Quelques mots, une poignée de main et je passe, il ne bouge pas d’un cil, veillant sur la rue vide, ou sur les étoiles peut-être.

J’ai 23 ans aujourd’hui. Âge peu inoubliable.








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10.11

Incompréhensible. Alors justement que ce livre vient à peine de me dépeindre toute la folie de ce Julien Sorel et l’étendue de ses passions dévorantes, je me retrouve presque l’imitant par certains aspects, depuis cette lecture.








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17.11. Tiens, deux mois déjà.

Par le froid qu’il fait, on supporte bien une petite haine. Étrange comme je me sens gaillard et prêt à mordre de bon cœur, depuis que je viens de me découvrir un nouvel ennemi. Dois-je me repentir d’à ce point me pourlécher — savoir que demain matin je pourrai fondre sur lui et le dévorer, consumer dans le feu de mes critiques ce pauvre lâche, insupportable de fiel et d’hypocrisie, dissoudre son infâme sourire dans le puits acide de mon mépris ? La sagesse voudrait que je rie de lui et de sa médiocrité, que je hausse les épaules et n’envenime pas davantage la situation — mais la simple évocation de son air doucereux, que je prenais pour de l’amitié, me donne des envies de massacre.








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18.11. Hébétude ; teint cireux, lèvres sèches, yeux vides.

Le désagréable n’est pas l’oisiveté, loin s’en faut, mais l’oisiveté inattendue, le grain de sable dans la mécanique des heures bien employées, censément du moins. Je pourrais cependant m’asseoir parmi ces groupes de jeunes gens si bien disposés à être mes amis, être en leur sein, causer en buvant le thé — me voici pourtant préférant “faire le petit Peulh”, comme on dit, rentrant chez moi pour contempler la venue du crépuscule dans ce jour qui s’y dispose : accueillant et lascif — contemplation à peine avivée par la plume filante entre mes doigts.
Personne, sans doute, pour comprendre ici mon appétit de solitude — ici moins encore qu’ailleurs. On prendrait cela pour de la tristesse. Au contraire, bien au contraire — une sorte de paix, celle d’un corps jeune et sain et plutôt rassasié, ce soir un peu las d’une tourmente passée.

On me demande conseil sur la manière de vaincre la solitude ; je ne trouve qu’à suggérer le chemin d’une bibliothèque. D’aucuns affirment que l’homme heureux a besoin d’amis ; il y a sans doute du vrai dans cela, si l’on précise qu’il ne lui en faut pas nécessairement un nombre proportionnel à son contentement propre.

Étonnant comme la joie d’exister surgit parfois en bouffées, venue des profondeurs, à la source ; comme si le raisonnement finissait par s’infiltrer peu à peu jusqu’à l’instinct.








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29.11

Le stylo avec lequel j’écris est bien trop propre pour être l’un des miens, reconnaissables aux traces de répulsif à moustiques qui forment à la surface du plastique une sorte de pâte rugueuse et collante. Où ai-je donc pu empocher celui-ci ?

Ce soir, retour de brousse — quelle honte, mon premier voyage aux alentours de Tessaoua, après plus de deux mois ici !

L’éternel changement des perspectives. Comme les enfants me paraissent propres et sains quand je suis de retour au quartier administratif, comme leurs yeux me paraissent blancs !

J’ai été là-bas comme un dirigeant en visite officielle, semant des sourires de joie dans mon sillage par de simples saluts de la main (lorsque je n'étais pas occupé à m'agripper au porte-bagages de la moto). Malgré tout, étrange de constater à quel point même dans ces endroits, je reste un monstre banal, une curiosité habituelle ; sans doute faut-il encore s’éloigner davantage du centre-ville pour dénicher les villages les moins marqués par l’empreinte du monde humanitaire et compatissant, où les enfants viendraient pour de bon se jeter sur moi et agripper mes vêtements — la brousse de la brousse, en somme.

L’autre jour, ce malaise en réalisant le prix véritable de ma canette de Coca, achetée surtout en souvenir de mes premiers jours d’assoiffé diarrhéique à Tessaoua ; j’en consommais alors des quantités invraisemblables, je sais maintenant que chacune d’elles vaut le prix d’une demi-semaine de nourriture quotidienne pour moi, désormais ; et je mange relativement bien, ma demi-semaine de nourriture correspond très certainement à la semaine, voire aux deux semaines de certains habitants d’ici…

Parcouru une vingtaine de kilomètres à l’arrière de cette moto, tâchant de ne pas tomber dans les creux et les bosses, sous le soleil ardent. En descendant seulement je réalise l’étendue de ma propre fatigue, anesthésiée par le bruit et la vitesse ; plus tard encore je découvre que mes avant-bras sont constellés de taches d’huile, comme atteints de quelque maladie rare et grave — à l’instar peut-être de cet enfant aperçu au camp des gardes tout à l’heure, le visage effrayant, terriblement multicolore…








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30.11

Je ne pense pas être pingre ; il m’arrive d’être en proie à des accès de dépense aussi rageurs et cathartiques qu’une quinte de toux. Plutôt, ce désir d’efficacité, d’everything in its right place, et surtout le vide, l’immensité seulement peuplée d’un point qui par sa densité seule parvient à compenser le vaste espace ainsi équilibré...








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(matin froid, avant l’aube, sur un banc, attendant le bus pour Niamey)

La Tessaoua que je préfère est celle de l’obscurité. Celle des coupures de courant, d’abord, lorsque la ville toute entière n’est plus éclairée que par la lumière des étoiles et les lumignons ponctuels des torches électriques, lorsque les contours de la réalité se font brouillés et vaporeux. Soudain le courant est rétabli, les néons reviennent à la vie, les ventilateurs reprennent leur mouvement perpétuel ; et si la coupure a duré quelque temps elle prend fin dans une brève clameur de joie où se mêlent les voix des enfants et des vieux, et qui saisit toute la ville.

J’aime aussi la Tessaoua des matins froids, que je découvre aujourd’hui. Pendant presque une heure, comme je marche vers l’autogare, l’espace résonne des appels à la prière ; je passe de temps à autre un rectangle de lumière, sur les tapis d’une mosquée minuscule sont agenouillées des figures immobiles. Les chants du muezzin sont les plus harmonieux lorsqu’ils précèdent le lever du soleil ; chaque mosquée y va de ses propres variations mélodiques, qui se reprennent et s’entremêlent dans les rues sombres et désertes. Au-devant de moi, loin, brillent des lueurs aveuglantes et froides, qui n’illuminent que leurs environs les plus proches. Leurs lueurs impressionnent mes rétines de telle sorte que malgré le bruit de mes pas, malgré l’impact du sol sous mes pieds, je me sens tout à coup plongé dans mon cauchemar fétiche — seul, perdu à la surface d’une mer aux flots terriblement sombres et de profondeurs insondables, je surnage à peine en tâchant vainement de rejoindre les lumières que j’aperçois sur l’horizon, et que je devine hors de portée.








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08.12 Jour de fête.

Comment imaginer un homme volontairement reclus parmi ses livres, et heureux cependant ? Il ne peut y avoir là qu’une forme de folie légère, ou bien l’expression d’une spiritualité supérieure. Sinon, seulement l’endurcissement, la mélancolie, de tristes soupçons.








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17.12. Trois mois tout rond. Précisément deux tiers du temps d’immobilité prévu.

Journée pâteuse et grise. Nuages blanchâtres, couvercle étouffant des cieux. Chez mes voisins, l’épouse est effondrée dans une chaise, apathique, énorme ; je ne suis sans doute pas seul à honnir cette chaleur de décembre, cette anomalie qui me fait songer à des ailleurs frais, à l’air parfumé au feu de bois.

Comme il est aisé parfois de sentir l’ordre cosmologique du monde s’articuler autour de soi ! Défaillance corporelle prévisible, rejointe par celle — imprévisible — de la machine qui, l’espace d’une semaine, m’a rapproché de tout ce qui m’est cher. Et pourquoi par-dessus tout, ce même jour, la défaillance climatique ?

Bah. Gémissements de pleutre, consignés par écrit pour la seule facilité de l’exercice, alors que tout au fond sourd le plaisir de tranquilles et heureuses certitudes.








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18.12

Curieux état d’inflammation spirituelle… C’est sans doute l’extrême rareté avec laquelle je m’y trouve plongé, ici, qui me fait penser et dire que je suis heureux. Car c’est un mal de l’isolement suprême au sein de la multitude urbaine, un mal qui se contracte au long des trottoirs sombres et doit sa consistance à la réverbération qu’il y gagne ; un mal qui se nourrit d’anxiétés sublimées dans l’alcool, désossées par la contemplation qui les réduit à leur fond de tristesse molle et raisonnable. Pour toutes ces raisons, un endroit comme Tessaoua est peu propice à ces accès de fièvre, qui ne peuvent s’y développer — baigné comme on est dans le silence des étoiles, du sable, et de la saine tranquillité de l’homme endormi.

Et pourtant, où trouver la magie, si ce n’est dans ces piqûres empoisonnées ?

(Solitaire, égaré dans des sentiers de sable Je titube, sans espoir, sans lumière ni passé À l’affût des parfums d’une éternelle maîtresse La nuit.)








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24.12

Le gros homme dévide sa longue, très longue bobine de paroles à demi incohérentes, en vastes cercles spiralants vers un lointain centre, et je patiente autant qu’il est humainement possible —

quand tout à coup s’impose à ma pensée l’image de pommes de terres grillées à la poële.

Mon séjour ici : isolation et pauvreté gastronomique.








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27.12

Emmanuel est mort. Il était le gérant de la “Maison Blanche”, autrement dit le seul endroit de Tessaoua où l’on trouvât de l’alcool et de la musique, entre autres tentations honnies des marabouts. La dernière fois que j’ai vu Emmanuel de son vivant, il m’a dit — d’un ton qui m’a paru assez froid, mais peut-être était-ce un effet de la raideur du tétanos, puisque d’après Alassane c’est de cela qu’il est mort — il m’a dit qu’il n’y avait pas de rhum, et j’en avais été réduit à prendre une cannette de bière hollandaise dans le grand frigo.

À l’heure prévue pour l’enterrement, retardé du fait de l’absence des parents du défunt, Alassane et moi nous rendons à l’hôpital ; nous y rencontrons le maire, et d’autres musulmans assis d’un air un peu gauche sur quelques chaises à l’entrée de la cour. Lorsque Alassane me propose de me rendre avec lui à la sortie de la morgue, ils se lèvent tous et nous suivent.

La morgue est un étrange bâtiment, très peu large mais au toit surprenamment haut. Seules deux petites portes bleues se découpent distinctement dans la façade, côte à côte ; leur symétrie si nette confère à l’endroit une atmosphère onirique des plus troublantes, qui ne déparerait pas dans un film de David Lynch. Sur la petite terrasse au-devant des deux portes, un cercueil vide, le rebord supérieur posé à cheval sur le reste, clous en l’air. Du bois contreplaqué, ni peint ni verni, des plus sommaires.

Nous sommes bientôt une dizaine à patienter debout dans la petite cour sale et humide, à l’étroit, et un peu embarrassés. Depuis un ou deux jours, je me sens très peu d’énergie, le ventre et les jambes comme coulés dans du plomb, l’apathie émotionnelle infiltrant tous mes membres. Furieuse envie de m’asseoir, nul endroit pour cela.

La porte bleue de droite s’ouvre, deux infirmiers en sortent avec une civière, sur laquelle est étendue une forme enveloppée d’un drap blanc. Ils posent la civière, saisissent le corps — je réalise que je n’ai encore jamais vu un cadavre de mes yeux, mais cela peine à émouvoir mon flegme écrasant — et le transfèrent prestement dans la bière. Notre groupe de badauds s’approche de la terrasse pour mieux voir, avec peut-être un tantinet trop de curiosité à mon goût. Le corps est toujours couvert de son linceul, mais celui-ci glisse et révèle les quelques noirs orteils d’un pied nu.

Justin, l’un des patriarches de la “colonie” chrétienne de Tessaoua, au terme de nombreuses pérégrinations parvient à dénicher une lame de rasoir, une boîte d’allumettes vide, et une clé en croix de mécanicien. À l’aide de la première, on coupe au défunt quelques morceaux d’ongle et une mèche de cheveux, que l’on place dans la boîte d’allumettes pour être envoyés aux parents du défunt, qui se trouvent au Ghana, comme attestation de décès. La clé en croix ? Substitut au crucifix introuvable.

Du fond de ma léthargie, j’observe les nombreuses mouches qui se pressent à la surface du drap. Malgré moi, je ne puis m’empêcher de constater l’absence de toute odeur suspecte.

Alors que le cerceuil est presque refermé, j’entends parler autour de moi d’une photo qui serait à prendre ; je ne comprends pas. Alassane annonçant à la cantonnade que j’ai mon appareil photo avec moi, on me somme d’immortaliser le cercueil, et les trois hommes qui l’entourent. Perplexe, je m’exécute. Sur la photo, je ne sais pourquoi ma première impression est qu’ils ressemblent à des chasseurs victorieux devant leur trophée : ils sont pourtant fort graves… Cette photo est elle aussi destinée à la famille d’Emmanuel, qui a demandé à ce qu’elle soit prise.

La bière est portée à bord d’un pick-up. Avant que celui-ci démarre, quelqu’un griffonne à la va-vite une croix chrétienne sur le bois, au stylo bleu.

Tout le monde se retrouve au petit cimetierre chrétien, en pleine ville, au bord de la latérite Nord. Je compte une dizaine de tombes tout au plus ; seules une ou deux sont ornées d’une croix toujours visible, et une ou deux autres encore dotées du modeste morceau de métal consignant l’identité du mort. Sépultures cimentées, ciment souvent craquelé. Vers le mur Est, une fosse fraîchement creusée.

Le curé — la trentaine, d’allure dynamique, vêtements occidentaux et lunettes de soleil sur le crâne — entame la cérémonie. Il demande soudain à l’assistance de se signer — pris au dépourvu, je suis sur le point d’imiter par automatisme les chrétiens, de l’autre côté de la fosse, mais un sursaut d’athéisme m’en retient juste à temps. Autour de moi, les musulmans ne bronchent pas.

Alors que se poursuit la cérémonie, retentissent les cris assourdissants des gamins dans la rue, amassés derrière le portail de fer du cimetière. Peu à peu, certains s’enhardissent et rejoignent silencieusement notre assemblée ; plus tard, quelqu’un fera mine de les chasser, mais Alassane l’en préviendra — “Qu’ils regardent, puisqu’ils ont l’occasion de voir !” Il m’expliquera que dans la tradition musulmane, les enfants n’assistent jamais aux enterrements, qui se déroulent au loin à l’extérieur de la ville. Ni les enfants, ni les femmes, bien entendu… (celles-ci ne sont pas même enterrées à proximité des hommes ; dans l’islam, chacun sa place, de la vie jusque dans la mort).

Première poignées de terre sur le coffre de bois ; on s’empare de la pelle. Le trou est profond, le travail sera long. De nouveau, on me demande de prendre une photo. Les hommes se relaient pour pelleter la terre, surtout les plus jeunes ; je sens que je pourrais ne pas intervenir, rien ne serait trop facile — j’interviens donc, réclame la pelle, et me mets à l’œuvre. L’adrénaline m’a tiré de ma torpeur. J’ai l’impression de travailler vite et vigoureusement, et suis surpris qu’on me relaie au bout d’une dizaine de secondes à peine, sans explication ; sans doute faisais-je les choses n’importe comment — ou peut-être était-il ressenti comme peu convenable que je prenne part au fossoyage — on ne me le dira jamais, je ne cherche pas à le savoir.

Enfin la fosse est comble. On asperge d’eau le monticule de terre, bientôt quelqu’un viendra le cimenter. La poussière retombe, les gamins se dispersent dans la pétarade des motos qui démarrent.








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Assis depuis plusieures heures.

(l’homme souffrant - l’homme agissant)

Ce qui donne le bonheur, c’est la conscience de sa propre puissance mise en œuvre, et qu’importe si cette mise en œuvre se fait dans la douleur ou le combat, pourvu qu’elle triomphe de l’obstacle ou du moins se mesure à lui. Toute situation est acceptable, pourvu qu’elle porte l’empreinte de la volonté propre de l’individu : “Je l’ai voulu ; c’est ainsi”.

À l’inverse, rien n’est plus néfaste à l’homme que l’expérience d’une soumission à la volonté d’autrui, lorsque cette soumission elle-même est considérée comme indépendante de sa volonté. Ainsi peut-on accepter de recevoir des ordres si on s’y est engagé, mais l’obéissance deviendra insupportable si les ordres vont au-delà de ce à quoi on se préparait à obéir.

Aussi puis-je accepter de patienter lors d’un rendez-vous, pourvu que la personne attendue n’arrive pas en retard : car ainsi, je suis soumis au bon vouloir de cette personne à me rejoindre, n’ayant moi-même aucun contrôle sur mon activité propre — contrôle en revanche exercé en acceptant de me présenter au rendez-vous, en temps et en heure. C’est d’autant plus pénible lorsque la personne que l’on attend ne donne aucun indice sur l’étendue de son retard — voire même, sur la simple éventualité de sa venue — ouvrant ainsi un abîme d’incertitude quant à la conduite à suivre : situation d’esclave, qui peut cependant venir à terme par un mouvement décidé de libération — le départ.








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30.12

Je contemple cette merveille absolue qu’est pour moi un planisphère, et comme à chaque fois, ne peux empêcher mon imagination de vagabonder par monts et vallées. Tel serait mon point de départ, tel serait mon point d’arrivée ; de l’un à l’autre, cette alléchante distance morcelée de contrées plus ou moins dangereuses, bien, en passant par ici je devrais parvenir à éviter telle guerre, si je passe par là ce sont encore d’autres opportunités gastronomiques s’ouvrant à moi, voyons…

Peut-il y avoir considérations plus plaisantes que celles relatives à la réussite d’un défi qu’on se sent à même de surmonter — surtout lorsqu’il laisse entrevoir la possibilité d’innombrables découvertes culinaires ?

Je voudrais manger ce monde, le manger de mes pieds !








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23.01

Jour de vent, frais et rêche. Ciel pâle. J’attends sous la tribune l’éventuelle arrivée de ceux qui pourraient m’ouvrir la porte du bureau. Passe une jeune femme très élancée, allure de lycéenne mais vêtements couleur pastel, foulard vert tendre, elle porte un de ces petits sacs à dos féminins si seyants, qui se logent dans le creux des reins…

Je la regarde longuement passer au loin, elle s’en rend compte et me regarde en retour, sans cesser de traverser la place d’est en ouest ; vers la mi-chemin, elle me salue d’un petit geste de la main — qui dure une ou deux secondes peut-être — et j’en suis sûr, d’un sourire splendide à demi dissimulé dans les pans de son foulard vert tendre, qui flotte dans ce jour de vent, frais et rêche.

Elle détourne la tête. Au bout de la place, sans plus me voir, elle disparaît.

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