{"id":16,"date":"2012-07-22T19:14:11","date_gmt":"2012-07-22T19:14:11","guid":{"rendered":"http:\/\/www.wazabizapto.org\/2016\/?p=16"},"modified":"2023-10-06T14:16:50","modified_gmt":"2023-10-06T14:16:50","slug":"le-retour","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.wazabizapto.org\/2016\/le-retour\/","title":{"rendered":"5 &#8211; Le retour"},"content":{"rendered":"<p>17h. Je plie bagage et gagne le bus sans trop perdre de temps \u2013 comme le dit Laura\u00a0: \u00ab\u00a0Vite, il n&#8217;y a pas assez de place pour tout le monde dans le tien !\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Pendant le long trajet de retour, presque tout le monde dort, moi y compris. Le bus me semble un grand tombeau roulant, dont le silence n&#8217;est troubl\u00e9 que par le souffle lourd de la climatisation, et les coups de klaxon maussades du chauffeur Ma.<\/p>\n<p>La route est interminable, surtout les jours de s\u00e9v\u00e8re pollution, qui se multiplient avec l&#8217;arriv\u00e9e de l&#8217;\u00e9t\u00e9. Notre parcours n&#8217;est qu&#8217;un long embouteillage gris et toxique, dans le flot des dizaines de milliers de gens rentrant chez eux p\u00e9niblement apr\u00e8s une p\u00e9nible journ\u00e9e de travail. Visages ternes, regards fatigu\u00e9s perdus dans le vide au-travers des fen\u00eatres de multitudes de bus et de voitures.<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p>Le bus effectue quatre brefs arr\u00eats sur son parcours. Le mien est le dernier. Apr\u00e8s le troisi\u00e8me, \u00e0 San Yuan Qiao, nous ne sommes plus qu&#8217;une poign\u00e9e d\u2019employ\u00e9s dans le v\u00e9hicule ; sit\u00f4t la porte ferm\u00e9e, le chauffeur Ma tourne le bouton de son autoradio d\u2019un geste sec et irrit\u00e9, et notre bus est envahi \u00e0 plein volume par le Bruit.<\/p>\n<p>C&#8217;est le moment que le chauffeur Ma attend avec le plus d&#8217;impatience chaque jour, j\u2019en mettrais ma main au feu. Son raisonnement ne pourrait \u00eatre plus clair : pass\u00e9 le troisi\u00e8me arr\u00eat, nous autres passagers sommes d\u00e9sormais trop peu nombreux pour que quiconque ose \u00e9lever la moindre protestation \u00e0 propos du Bruit \u2013 si tant est qu&#8217;on puisse imaginer protestation autre que discr\u00e8te et timide venant d&#8217;informaticiens malingres et exploit\u00e9s, dont le chauffeur Ma ne ferait qu\u2019une bouch\u00e9e.<\/p>\n<p>Une autre hypoth\u00e8se serait que le chauffeur\u00a0Ma n\u2019a plus de scrupules \u00e0 nous infliger le Bruit, \u00e0 pr\u00e9sent que nous sommes r\u00e9duits \u00e0 un groupe insignifiant. Apr\u00e8s tout, une minorit\u00e9 souffre toujours en toute circonstance, comme le souligne la mill\u00e9naire sagesse chinoise.<\/p>\n<p>Parfois, le Bruit se manifeste sous la forme de chansons romantiques sirupeuses, de celles qui font regretter d&#8217;avoir des tympans \u2013 jusqu&#8217;au jour heureux o\u00f9 elles les cr\u00e8vent ; de celles qui incarnent et pr\u00e9cipitent \u00e0 elles seules la gangr\u00e8ne esth\u00e9tique du pays tout entier. Parfois, le Bruit provient d&#8217;une compilation qui pourrait s&#8217;intituler <em>Les Plus Grands Succ\u00e8s de la Techno Des Ann\u00e9es &#8217;80<\/em>, et qui me rappelle la toute premi\u00e8re K7 audio qu&#8217;on m&#8217;ait offert, il y a peut-\u00eatre vingt ans de cela. Une musique de synth\u00e9tiseurs criards et sautillants. J\u2019en pleurerais de nostalgie. Et puis non, c\u2019est trop inf\u00e2me.<\/p>\n<p>Peut-\u00eatre vaut-il encore mieux que le chauffeur Ma et moi ayons rompu le dialogue : toute relation cordiale entre nous \u00e9tait de toute fa\u00e7on vou\u00e9e \u00e0 l&#8217;\u00e9chec. Il y a des fautes de go\u00fbt qu&#8217;on ne peut pardonner.<\/p>\n<p>Quinze minutes plus tard, abrutis par le Bruit, les trois ou quatre passagers qui restent et moi-m\u00eame titubons hors du bus. Le chauffeur Ma ne nous jette pas m\u00eame un regard ; il fixe le troisi\u00e8me p\u00e9riph\u00e9rique d&#8217;un air but\u00e9, plong\u00e9 dans son vacarme infernal.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Dans la brise claire et chaude de la fin d&#8217;apr\u00e8s-midi, comme les derniers rayons du soleil se brisent contre la tour Citic Bank, au c\u0153ur du quartier des ambassades, je regagne le parking \u00e0 v\u00e9los. En sortant, je tends un billet violet de 5 <em>mao<\/em> \u00e0 la gardienne. C&#8217;est une jeune femme rougeaude qui loge dans la petite cabine \u00e0 la sortie du parking, une cabine d\u00e9cor\u00e9e de rideaux \u00e0 fleurs et \u00e0 petits lapins tout juste assez spacieuse pour contenir un petit lit, et un meuble avec une t\u00e9l\u00e9 branch\u00e9e en permanence sur les infos de CCTV, la cha\u00eene de t\u00e9l\u00e9vision nationale.<\/p>\n<p>La gardienne est assise l\u00e0 sur un tablier pliant, souriante et paisible, bavardant avec une amie dans un dialecte du sud auquel je ne comprends goutte ; elles jouent avec son b\u00e9b\u00e9, un gros nourrisson costaud et basan\u00e9 au regard brillant et au sourire f\u00e9roce, dont les rugissements imp\u00e9rieux et puissants laissent transpara\u00eetre la plus totale confiance en son droit naturel \u00e0 dominer un jour le monde.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le vent du soir bruisse dans les feuilles des grands peupliers de l&#8217;avenue Dongzhimen Wai, comme je lui fais la course le long des voies de v\u00e9lo larges et d\u00e9sertes. Au croisement avec Sanlitun Lu, un homme \u00e0 sacoche d&#8217;allure respectable se pr\u00e9cipite de gauche \u00e0 droite, h\u00e9lant et gueulant \u00e0 toute force apr\u00e8s des taxis vides qui l&#8217;ignorent superbement, comme c&#8217;est d&#8217;usage dans ce quartier.<\/p>\n<p>Au feu vert, une patrouille de la force arm\u00e9e de protection diplomatique traverse l&#8217;avenue au pas, digne et synchronis\u00e9e ; ce sont les soldats qui montent la garde aux portes des ambassades \u2013 jeunes, droits dans leurs bottes, clon\u00e9s. Ils sont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9s d&#8217;un sous-officier brandissant un panonceau orn\u00e9 de lampes vertes et rouges, qui sert \u00e0 prier les automobilistes de ne pas \u00e9craser la patrouille pendant qu&#8217;elle traverse sur le passage clout\u00e9.<\/p>\n<p>Sanlitun Lu est l&#8217;une des rues de beuverie et de f\u00eate les plus connues de la ville ; la soir\u00e9e commence \u00e0 peine, mais le cycliste se doit d\u00e9j\u00e0 de prendre garde \u00e0 ne point trop se laisser distraire par le ballet des minijupes et autres shorts moulants, qui abondent, sous peine d&#8217;\u00eatre renvers\u00e9 et annihil\u00e9 par l&#8217;un des mototaxis \u2013 au si\u00e8ge arri\u00e8re marqu\u00e9 de grandes publicit\u00e9s <em>MASSAGE<\/em>, en anglais ou en russe \u2013 qui s&#8217;engouffrent dans la rue \u00e9troite comme les hordes de Gengis Khan envahirent en leur temps les plaines de la Transoxiane.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Avant de monter chez moi, j&#8217;avale un petit encas dans l&#8217;\u00e9choppe au bas de l&#8217;immeuble : une \u00ab\u00a0peau froide\u00a0\u00bb \u2013 plat de d\u00e9licieuses nouilles au concombre, a la sauce de s\u00e9same et \u00e0 l&#8217;ail, qui se d\u00e9gustent surtout pendant la saison chaude, avec un peu de piment. J&#8217;accompagne cela d&#8217;une bi\u00e8re Yanjing (bi\u00e8re de P\u00e9kin, la moins ch\u00e8re de toutes) ; sur le goulot, je lis que \u00ab\u00a0la bi\u00e8re Yanjing est partenaire officielle du programme spatial lunaire chinois.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Il est 19h, plus de douze heures apr\u00e8s mon d\u00e9part de chez moi. L&#8217;heure de retourner \u00e0 l\u2019essentiel.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>17h. Je plie bagage et gagne le bus sans trop perdre de temps \u2013 comme le dit Laura\u00a0: \u00ab\u00a0Vite, il n&#8217;y a pas assez de place pour tout le monde dans le tien !\u00a0\u00bb Pendant le long trajet de retour, presque tout le monde dort, moi y compris. 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