{"id":14,"date":"2012-07-22T19:13:47","date_gmt":"2012-07-22T19:13:47","guid":{"rendered":"http:\/\/www.wazabizapto.org\/2016\/?p=14"},"modified":"2023-10-06T14:16:50","modified_gmt":"2023-10-06T14:16:50","slug":"les-collegues","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.wazabizapto.org\/2016\/les-collegues\/","title":{"rendered":"4 &#8211; Les coll\u00e8gues"},"content":{"rendered":"<p>Cette premi\u00e8re semaine, je suis assis entre Jim et Laura. Jim est un petit homme approchant la quarantaine, portant des lunettes, au caract\u00e8re paisible, effac\u00e9 au possible. Il s&#8217;exprime dans un anglais timide et balbutiant. Sur la plaque qui orne son bureau, il est \u00e9crit :<\/p>\n<blockquote><p>LI JUN (Jim) &#8211; Devise : \u00ab\u00a0<em>Prendre la vie comme elle vient.\u00a0\u00bb<\/em><br \/>\nLoisir : Badminton.<\/p><\/blockquote>\n<p>Jim est le manager de ce d\u00e9partement, mais il ne dispose que d&#8217;un petit <em>cubicle<\/em> en tout point semblable \u00e0 ceux des employ\u00e9s qu&#8217;il supervise.<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p>Laura, trentenaire, est elle aussi tr\u00e8s r\u00e9serv\u00e9e. \u00c0 ses mani\u00e8res timides, son physique assez ingrat, et ses nombreuses heures suppl\u00e9mentaires au bureau chaque jour, on devine qu&#8217;elle est une <em>sheng n\u00fc<\/em> \u2013 c&#8217;est-\u00e0-dire une jeune femme bien \u00e9duqu\u00e9e, en pleine ascension professionnelle, qui commence \u00e0 d\u00e9passer l&#8217;\u00e2ge limite socialement accept\u00e9 pour le mariage \u2013 situation cauchemardesque pour une chinoise ; litt\u00e9ralement, cette expression famili\u00e8re signifie\u00a0\u00ab\u00a0une femme qui reste\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0un reste de femme\u00a0\u00bb, comme on parlerait d&#8217;un reste du poulet de la veille. Elle aussi, parfois, relit les traductions d&#8217;autrui. Son anglais n&#8217;est pas splendide, loin de l\u00e0, mais elle excelle dans la ma\u00eetrise du vocabulaire de comptabilit\u00e9 sino-anglais \u2013 ce qui est une horrible tare, ne nous voilons pas la face. Sur la plaque de son bureau :<\/p>\n<blockquote><p>AI HUA (Laura). Devise : \u00ab\u00a0<em>Sinc\u00e9rit\u00e9, travail, discipline.\u00a0\u00bb<br \/>\n<\/em>Loisir : __________<\/p><\/blockquote>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Mon bureau est quant \u00e0 lui d\u00e9cor\u00e9 d\u2019un \u00e9criteau en anglais :<\/p>\n<blockquote><p>LU KEFEI (C. Vali R.). <em>\u00ab\u00a0Always beware of any helpful machinery that weighs less than its operation manual.\u00a0\u00bb<\/em><\/p><\/blockquote>\n<p>La pr\u00e9sence de cette plaque ici est un myst\u00e8re, \u00e9tant donn\u00e9 que son propri\u00e9taire \u2013 le d\u00e9nomm\u00e9 Vali \u2013 demeure toujours assis \u00e0 l&#8217;autre bout du bureau. C&#8217;est une esp\u00e8ce de colosse blond \u00e0 petite barbiche, qui s&#8217;exprime dans un accent anglo-\u00e9cossais \u00e0 couper au couteau. En pr\u00e9sence de ses coll\u00e8gues chinois, il se montre impatient, brusque, comme s&#8217;il avait toujours bien mieux \u00e0 faire que de parler \u00e0 ces gens ; quand je le croise dans le couloir, il marche en regardant ses chaussures, secouant la t\u00eate d&#8217;un air tourment\u00e9, \u00e9mettant des borborygmes indistincts et plaintifs qui \u00e9voquent le canid\u00e9 souffrant.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Peu \u00e0 peu, j&#8217;ai l&#8217;occasion de me familiariser davantage avec l&#8217;auteur de cette plaque personnelle par\u00e9e d&#8217;un si flamboyant exemple d&#8217;humour d&#8217;ing\u00e9nieur. En effet, on m&#8217;assoit aupr\u00e8s de lui pour travailler \u00e0 la seule activit\u00e9 dont le quotient d&#8217;ennui soit \u00e0 m\u00eame de d\u00e9passer celui de la traduction des interfaces de logiciels de YY : il s&#8217;agit, bien s\u00fbr, du test des logiciels en question, afin de s&#8217;assurer que leurs utilisateurs anglophones ne fussent atteints d&#8217;une rupture d&#8217;an\u00e9vrisme imm\u00e9diate (ou du moins, que cela ne soit pas d\u00fb \u00e0 la traduction des logiciels mais, par exemple, \u00e0 leur ergonomie d\u00e9testable).<\/p>\n<p>Sans surprise, j&#8217;apprends que Vali est ing\u00e9nieur. Il vit et travaille en Chine depuis de nombreuses ann\u00e9es ; chez YY, il chapeaute le processus de v\u00e9rification des traductions, et ce depuis neuf mois (dur\u00e9e horrifiante). Son sujet de conversation favoris est \u00ab\u00a0\u00e0 quel point la langue anglaise est massacr\u00e9e ici-bas\u00a0\u00bb, et il ne perd jamais une occasion de se gausser bruyamment des erreurs commises par ses coll\u00e8gues chinois, erreurs qu&#8217;il r\u00e9p\u00e8te \u00e0 voix haute (nous travaillons dans de grands bureaux \u00e0 <em>cubicles<\/em>, de sorte que tout le monde entend ce qu&#8217;il clame \u00e0 tue-t\u00eate). Mais sans doute serais-je bien pire que lui apr\u00e8s avoir pass\u00e9 neuf mois (neuf mois !) \u00e0 v\u00e9rifier les traductions des logiciels de YY.<\/p>\n<p>Mon principal sujet d&#8217;inconfort en sa pr\u00e9sence, cependant, est le fait qu&#8217;on m&#8217;ait recrut\u00e9 en tant que <em>native English speaker<\/em>. Je peux encore faire illusion aupr\u00e8s de la plupart de mes coll\u00e8gues chinois, moyennant l&#8217;exhibition de mon passeport britannique, et la production d&#8217;un gloubi-boulga de vrais-faux accents anglais lib\u00e9ralement inspir\u00e9s de quelques souvenirs de s\u00e9ries TV ; mais sit\u00f4t confront\u00e9 \u00e0 un v\u00e9ritable indig\u00e8ne, je me sens sur-le-champ coiff\u00e9 d&#8217;un b\u00e9ret basque, une baguette de pain sous le bras, m\u2019empiffrant de cuisses de grenouilles.<\/p>\n<p>Et cette fois-ci, je n&#8217;y coupe pas non plus. Malgr\u00e9 mon mutisme, et tous mes efforts de dissimulation, Vali \u2013 drap\u00e9 si tranquillement, et avec tant de suffisance, dans cet accent authentique que j&#8217;\u00e9pie avec haine et envie, que je lui arracherais volontiers un soir au coin d&#8217;une ruelle sombre \u2013, Vali ne tarde pas \u00e0 m&#8217;interroger : <em>\u00ab\u00a0So, you&#8217;re a French-British&#8230; How does that work?\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p>Je m&#8217;en tire avec une r\u00e9ponse \u00e9vasive et peu convaincante, selon laquelle j&#8217;aurais grandi \u00ab\u00a0entre les deux pays\u00a0\u00bb ; mais rien \u00e0 faire, survient l\u2019\u00e9crasante sensation d&#8217;avoir vu mon d\u00e9guisement perc\u00e9 \u00e0 jour. Et si Vali allait parler \u00e0 Jim le manager, et lui r\u00e9v\u00e9ler que mon accent est tout de m\u00eame bien plus fran\u00e7ais que britannique ?<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>C&#8217;est en partie du fait de cette sorte de malaise identitaire, en partie pour la naus\u00e9e irr\u00e9sistible qui me saisit \u00e0 l&#8217;usage des logiciels de YY&#8230; et, surtout, \u00e0 cause du lever matinal \u00e0 6h30, que j&#8217;ai d\u00e9cid\u00e9 de travailler uniquement depuis chez moi \u00e0 l&#8217;avenir.<\/p>\n<p>Cela ne r\u00e9jouit pas outre mesure la responsable du p\u00f4le des Ressources humaines, d\u00e9sormais en demeure de poster de nouvelles petites annonces sur Internet. Apprenant que mon objection principale tient \u00e0 la distance du lieu de travail depuis chez moi, elle essaie de me convaincre, le plus s\u00e9rieusement du monde, de d\u00e9m\u00e9nager, et venir vivre quelque part \u00e0 proximit\u00e9 du bureau. Je me retiens tout juste de lui rire m\u00e9chamment au nez.<\/p>\n<p>Jim le manager, lui, tente une autre approche, elle aussi tr\u00e8s chinoise. \u00ab\u00a0On peut te donner 100 <em>kuai<\/em> par jour, en tant que frais de taxi. Que tu peux empocher, m\u00eame si tu pr\u00e9f\u00e8res continuer \u00e0 prendre le bus.\u00a0\u00bb 100 <em>kuai<\/em> par jour, c&#8217;est une belle augmentation. Mais m\u00eame si l&#8217;usage d&#8217;un taxi \u00e9tait \u00e0 m\u00eame de me faire changer d\u2019avis, cette augmentation suffirait \u00e0 peine \u00e0 payer un aller simple depuis chez moi jusqu&#8217;\u00e0 l&#8217;entreprise&#8230; Mon sommeil ne se monnaye pas \u00e0 si vil prix.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Cette premi\u00e8re semaine, je suis assis entre Jim et Laura. Jim est un petit homme approchant la quarantaine, portant des lunettes, au caract\u00e8re paisible, effac\u00e9 au possible. Il s&#8217;exprime dans un anglais timide et balbutiant. 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